
Chaque fois qu’un acte de violence secoue le Québec ou le Canada, le même réflexe revient rapidement dans certains débats publics: chercher une menace extérieure. On parle d’immigration, d’intégration ou d’influences étrangères. Pourtant, l’affaire du présumé tireur albertain, à Montréal, ayant diffusé un manifeste inspiré de la mouvance incel nous rappelle une réalité beaucoup plus inconfortable: certaines des idéologies les plus dangereuses de notre époque naissent et grandissent au sein même de nos sociétés occidentales.
Pendant longtemps, nous avons cru que certaines formes de misogynie radicale appartenaient au passé. Nous avons cru que les combats menés pour l’égalité entre les hommes et les femmes avaient permis de reléguer ces idées aux marges de la société. Nous avons cru que les tragédies comme celle de Polytechnique avaient servi de leçon collective. Or, force est de constater que ces idéologies n’ont jamais complètement disparu. Elles ont simplement changé de forme.
Aujourd’hui, elles se développent derrière les écrans. Elles s’organisent dans des forums, des groupes privés et des réseaux sociaux où des jeunes hommes en quête de réponses trouvent des discours qui transforment leur frustration en ressentiment. Le mouvement incel, qui regroupe des hommes se définissant comme des « célibataires involontaires », en est l’exemple le plus connu. Dans ses formes les plus radicales, cette idéologie présente les femmes comme responsables des difficultés amoureuses ou sociales vécues par certains hommes. À partir de là, le pas vers la haine devient parfois dangereusement court.
Le phénomène ne se limite toutefois pas aux incels. Il s’inscrit dans un ensemble plus large souvent appelé la « manosphère », un univers numérique où circulent différentes formes de discours antiféministes et masculinistes. Bien entendu, s’interroger sur la condition masculine n’a rien de problématique en soi. Les hommes peuvent eux aussi vivre des difficultés réelles : isolement, décrochage scolaire, détresse psychologique ou manque de modèles positifs. Le problème survient lorsque ces préoccupations légitimes deviennent le point de départ d’un récit qui désigne les femmes, le féminisme ou certains groupes sociaux comme responsables de tous les malheurs.
C’est là que la question devient véritablement inquiétante. Pourquoi ces idées trouvent-elles aujourd’hui un écho auprès de certains jeunes ?
La réponse est probablement plus complexe qu’on aimerait le croire. Nous vivons dans une société où les individus sont plus connectés que jamais, mais souvent plus seuls que jamais. Plusieurs jeunes hommes peinent à construire leur identité dans un monde en transformation rapide. Les institutions traditionnelles qui donnaient autrefois un sentiment d’appartenance (comme la famille, la religion, les organisations communautaires ou même certains milieux de travail) occupent une place moins importante qu’auparavant. Pendant ce temps, les réseaux sociaux offrent des réponses simples à des problèmes complexes.
On promet à ces jeunes une explication claire à leurs difficultés. Si leur vie amoureuse est difficile, ce serait la faute des femmes. Si leur situation économique est précaire, ce serait la faute d’un système conçu contre eux. Si leur mal-être persiste, ce serait parce qu’on les empêche d’être de « vrais hommes ». Ces discours ont l’avantage de la simplicité. Ils ont surtout l’avantage de fournir un coupable.
Mais aucune société ne devient plus forte lorsqu’elle transforme la frustration en haine.
Le véritable défi consiste peut-être à reconnaître que la radicalisation n’a plus le visage que nous lui attribuions autrefois. Elle ne provient pas nécessairement d’ailleurs. Elle peut émerger dans nos écoles, nos quartiers et nos communautés. Elle peut toucher des jeunes qui ressemblent à leurs voisins, à leurs camarades de classe ou à leurs collègues.
Cela exige également une remise en question collective. Si autant de jeunes sont attirés par des idéologies que l’on croyait dépassées, c’est peut-être parce que quelque chose leur manque. Un sentiment d’appartenance. Des perspectives d’avenir. Des espaces où exprimer leurs inquiétudes sans être récupérés par des discours extrémistes.
L’affaire de Montréal ne devrait donc pas seulement nous amener à condamner un geste ou une idéologie. Elle devrait aussi nous pousser à nous demander pourquoi certains jeunes cherchent encore refuge dans des mouvements fondés sur la colère, le ressentiment et l’exclusion.
Parce qu’au fond, le plus inquiétant n’est pas que ces idées existent encore.
C’est qu’elles trouvent encore des gens prêts à les écouter.
Je terminerai ces lignes en offrant mes condoléances aux proches des victimes.
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